À l’ONF, « c’est la logique financière qui dicte la logique sylvicole »

Depuis une dizaine d’années, l’État français opère des changements importants au sein de l’Office national des forêts, établissement public à caractère industriel et commercial créé en 1964. Au début de l’année 2020, le code forestier français a été réformé. En Isère, 26% de la surface boisée (7% de forêts de l’État dites domaniales et 19% de forêts appartenant à des collectivités), sont gérés par plus de 80 agents de l’ONF. Ces forêts publiques sont réparties sur 256 communes, majoritairement en montagne. David Yparraguire, garde forestier en Isère depuis 19 ans et syndicaliste au Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel (SNUPFEN-Solidaires), explique les conséquences de ces changements sur l’ONF et les forêts.

Sous-bois en Chartreuse. Crédit première photo : Flickr/Evim@ge ON/OFF.

David Yparraguire, vous êtes syndicaliste au Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel (SNUPFEN-Solidaires) et garde forestier en Isère. L’ONF existe depuis plus de 50 ans. Comment a-t-il évolué depuis ?

« En 1964, l’administration des Eaux et Forêts (la plus vieille administration française créée en 1219 par Philippe II) a été divisée et séparée en plusieurs services dont l’ONF. Il était chargé de gérer les forêts publiques donc de l’Etat, les forêts domaniales, celles d’établissements publics comme des hôpitaux et celles des collectivités comme les forêts communales. Les anciens agents des Eaux et Forêts se sont battus contre la création de cet établissement public à caractère industriel et commercial, qui devait se financer par les ventes de bois issus des forêts publiques et par les contributions des communes et de l’État pour la gestion de leurs forêts. Ce système a pu bien fonctionner à la création de l’ONF puisque le bois était une matière première qui se vendait bien et les ressources étaient plutôt abondantes.

Et au fil des années, la situation s’est dégradée. Les agents des Eaux et Forêts avaient bien vu qu’il y avait un risque de perdre des financements dès que la qualité de gestion diminuerait. Tout ce qu’ils ont réussi à obtenir, c’est un régime dérogatoire : embaucher des personnels fonctionnaires. C’est un statut qui garantit une indépendance vis-à-vis des politiques, en cas de désaccord entre un maire et le forestier quant à sa gestion de la forêt communale, ou vis-à-vis de la hiérarchie, en cas de désaccord avec des directives qui peuvent nous paraître contraires à la bonne gestion de la forêt. L’ancien directeur général, Christian Dubreuil, voulait remettre l’ONF conforme à ce qu’il aurait dû être à sa création. C’est-à-dire sans régime dérogatoire et au lieu d’organiser des concours et de recruter des personnels fonctionnaires, on emploie des contractuels de droit privé en contrat à durée indéterminée ou déterminée. Donc au niveau de la propriété de la forêt, on ne peut pas parler de privatisation de la forêt puisqu’elle reste publique. Mais au niveau de sa gestion, on parle de privatisation rampante parce qu’il y aura extinction du corps de fonctionnaires. Nous sommes 5000 fonctionnaires sur près de 8000 agents. Il y a quinze ans, 15 000 employés travaillaient au sein de l’ONF. »

Au début 2020, l’État a modifié le code forestier. Quelle est la conséquence de cette réforme ?

« L’État va donner la possibilité aux contractuels d’exercer une mission de police comme les agents fonctionnaires. On franchit une étape supplémentaire. »

Quelles sont les conséquences de cette politique de gestion sur les missions des gardes forestiers ?

« Depuis une dizaine d’années, on sent que la gestion de l’ONF a changé. Il y a des missions qui sont faites beaucoup moins bien qu’avant, notamment la surveillance du domaine. Les forêts domaniales et la plupart des forêts communales sont bornées. Les agents forestiers sont chargés de contrôler le bornage et de veiller à l’intégrité de la forêt. On a eu des notes de service où on nous disait que si on n’est pas dans des zones de proximité urbaine, avec des risques de franchissement de limites, on peut se permettre un contrôle tous les cinq ans voire dix ans. Compte tenu des postes non renouvelés, cela fait partie des missions qui ne sont plus prioritaires. Elles sont laissées à l’abandon doucement et poseront problème à long terme. Surveiller le domaine est considéré comme du temps perdu par la direction. Elle préfère nous voir proposer des devis de travaux à des communes.

Autre mission que l’on fait moins : la prévention. Les moyens humains et financiers étaient plus nombreux dans le passé. On faisait beaucoup de prévention quand on était présent sur les sites. On est toujours présent mais moins qu’avant. On peut empêcher les infractions en discutant avec les gens que l’on rencontre en forêt. Quand on est absent, les infractions se multiplient. Le jour où on fait des opérations de police, c’est pour faire de la répression. Nous sommes 14 en Isère à être armés au sein d’une brigade spécialisée. J’en fais partie. Nous sommes chargés d’intervenir aux quatre coins du département selon les demandes des collègues. Certains laissent tomber ces missions de police. Selon eux, “c’est spécifique, il faut être formé”. Les jeunes ont l’impression que ce n’est pas leur rôle. Et peut-être qu’on dira aux contractuels : “Ce n’est pas votre métier”. Chaque forestier doit garder à l’esprit que sa première mission est de surveiller les forêts et de faire cesser les infractions. C’est important car le jour où on ne le fera plus, on aura tout perdu. »

Surveiller les forêts et faire cesse les infractions ne font plus partie des missions prioritaires de l’ONF, d’après David Yparraguire. Ici, le massif du Vercors. Crédit photo : FlickR/Alexandre Thomas.

Vous évoquez une brigade spécialisée où seulement quelques agents sont armés. Était-ce différent par le passé ?

« Oui. Il y a quinze ans, c’était l’ONF. On a évolué pendant longtemps dans un ONF global où les gardes forestiers faisaient un peu de tout. Tout le monde était assermenté et armé. C’était une marque d’appartenance à un corps unique de forestiers. On se sentait investi et responsable de ces forêts. Il y avait un attachement et un regard différents de ceux que peut avoir une personne qui vient à tel endroit pour faire des travaux. Si elle croise un quad ou une motocross, ce n’est pas son problème. Elle est là pour faire des travaux forestiers.

Aujourd’hui, il y a des services spécialisés à l’intérieur et des agences filialisées, privées. Ce que l’on constate avec la création de ces agences, c’est l’abandon par l’ONF des travaux purement forestiers pour se tourner vers les activités concurrentielles. De plus en plus, l’ONF entretient les arbres sous les lignes électriques ou aux abords des voies ferrées pour le compte de grandes entreprises. Des équipes vont tourner sur ces travaux-là et sont moins disponibles pour les forêts communales. De ce fait, avec la filialisation et la spécialisation des équipes, les gardes forestiers connaissent moins les ouvriers forestiers. On travaille moins ensemble. »

En juin 2019, le gouvernement a proposé un projet de décret. Quel est-il et en quoi cela consiste ?

« Il s’agit du projet de décret sur la simplification de la procédure des autorisations administratives. L’ONF doit formuler un avis concernant toute demande de défrichement en forêt publique. C’est pour ça aussi que le statut de fonctionnaire est protecteur. Si vous êtes en désaccord avec une commune, qui admettons a une parcelle forestière proche du centre du village et que le maire vous dit : “Moi, je voudrais défricher pour installer un supermarché”. L’ONF pouvait être en désaccord et répondre : “Non, nous sommes complètement opposés pour telle et telle raison”. Avec ce projet de décret, les propriétaires comme les maires pourront se passer de l’avis de l’ONF. C’est encore un moyen de faciliter la disparition de la forêt en se passant de l’avis du gestionnaire. »

Ce même mois de juin 2019, la Fédération des communes forestières qui regroupe les collectivités propriétaires de forêts, a exprimé le souhait de gérer leurs bois par des prestataires privés. Pourquoi ?

« Les communes forestières n’apprécient pas “l’ONF nouvelle formule”. L’aspect industriel et commercial a pris de plus en plus de poids. Les responsables locaux d’agence territoriale et les responsables de l’agence travaux mettent la pression sur les agents avec des objectifs chiffrés pour qu’on fasse des travaux. Du temps où l’ONF était correctement financé, il n’y avait pas la volonté locale de mettre la pression sur les maires pour qu’ils signent les programmes de travaux. Ça s’est notamment concrétisé par des consignes : “Il ne faut pas se censurer sur les montants des travaux. S’ils sont importants et coûtent 10 000, 15 000, 20 000 euros, il faut le dire. Les maires les font ou ne les font pas. Ce n’est pas notre problème. On aura rempli notre rôle de prescripteur.” Les communes forestières ont donc rédigé un manifeste sur la gestion des forêts communales. Selon elles, il fallait séparer le rôle gestionnaire de l’ONF de son rôle marchand et ouvrir à la concurrence la gestion de leur forêt et la réalisation des travaux. Après discussion, les maires des communes forestières sont partiellement revenus dessus. Ils se rendent compte aussi que l’ONF essaie de préserver les emplois locaux.

Dans certains endroits, autrefois, il n’y avait pas d’entreprise privée pour faire des travaux forestiers. L’ONF, avec son maillage territorial, était capable de dire : “Nous avons des équipes partout en France et nous sommes capables d’intervenir n’importe où sur le territoire parce que nous employons de la main d’œuvre locale, dans les petites communes”. C’était une logique avec des ouvriers sylviculteurs, qui connaissaient la forêt et les travaux sylvicoles, étaient capables d’apporter une plus-value à la forêt. Aujourd’hui, nous essayons de poursuivre cette logique. Mais réaliser des travaux avec de la main d’œuvre qualifiée a un coût. Les communes forestières ont des difficultés à vendre leurs bois [à cause de la chute du prix du bois, NDLR] et elles ne sont pas enclines à payer les travaux.

D’autre part, le problème de financement de l’ONF [l’établissement public atteignait un déficit de 360 millions d’euros en juin 2019. Mais le marché du bois ne se porte plus aussi bien qu’avant. L’ONF peine donc à se financer avec les ventes de bois, NDLR] pousse les agents à multiplier les missions de surveillance auprès de clients qui payent pour des prestations supplémentaires. Comme le département de l’Isère, la Métropole Grenoble-Alpes, les réserves naturelles régionales. On dérive de notre schéma habituel. Est-ce qu’un maire demande à la gendarmerie de faire des contrôles radars sur sa commune et paye la gendarmerie pour qu’elle vienne plus sur sa commune que sur une autre ? Non et pourtant c’est ce qui se passe pour l’ONF pour que les agents aillent surveiller les forêts. »

La vente de bois représente 40% des recettes de l’ONF. Ici, les hauteurs de Ruche en Belledonne. Crédit photo : FlickR/Evim@ge ON/OFF.

Quelles sont les conséquences de cette gestion sur les forêts ?

« Il a fallu des années pour faire connaître à la direction qu’il y avait un problème entre les prévisions de récolte et ce qu’on arrivait à trouver en forêt. Les responsables mettaient la pression sur les gens qui rédigeaient les plans de gestion. La vente de bois c’est 40% des recettes de l’ONF donc il faut du bois. On a eu des documents de gestion qui étaient farfelus. Ça a été le cas en forêt domaniale de Grande Chartreuse il y a une dizaine d’années. Je me souviens, je siégeais au comité technique territorial à l’époque. Les aménagements en forêt domaniale sont validés en haut lieu à l’ONF. Pour la Grande Chartreuse, il a été refusé trois fois à son rédacteur. On l’a prévenu qu’il ne prévoyait pas assez de récolte. Au troisième refus, le rédacteur leur a dit clairement : “Je note ce que vous voulez mais ce sera faux”.

Est arrivé ce qui devait arriver. À la première rotation [fréquence à laquelle les gardes forestiers interviennent dans une parcelle pour marquer les arbres à abattre, NDLR], les collègues ont trouvé un peu de volume car il restait un peu de bois. Et puis à la deuxième rotation, c’était la catastrophe. Des audits ont eu lieu à l’ONF. Ils ont admis qu’il y avait eu des erreurs. Mais une fois encore, c’est la logique financière qui dicte la logique sylvicole. C’est une gestion à court terme et industrielle. C’est aberrant. Tout ça contribue à ce qu’on ne considère plus la forêt comme un bien essentiel. »

Existe-t-il des risques de standardisation des forêts en Isère comme dans le Morvan et ses plantations de sapins ?

« Un peu en forêt privée. Justement, la filière bois rhône-alpine qui transforme énormément de résineux en charpente, planches, emballage coffrage comme les palettes, etc., nous critique dans notre gestion parce qu’on ne plante pas assez de résineux. La forêt privée a largement bénéficié du fonds forestier national dans les années d’après-guerre et a replanté de grandes quantités de résineux. Ils arrivent à des diamètres d’exploitation qui convient bien à la filière bois [40-50 cm de diamètre, NDLR]. Donc elle se sert goulûment dans les forêts privées en faisant des coupes rases, des plantations de résineux, simplifie la gestion et donc standardise. Il n’y a pas forcément besoin d’être forestier. Une fois encore, on est dans des problèmes de coûts. Pour faire de la futaie irrégulière ou un autre mode de gestion complexe, il faut avoir recours à de la main d’œuvre qualifiée, des techniciens forestiers qui connaissent la forêt, qui observent et qui font des choix sylvicoles.

Le site « Canopée forêt vivante » s’est penché sur la manière dont la forêt est gérée et son rôle pour stocker le carbone. Si on est dans des forêts très mécanisées, qu’on plante, qu’on fertilise, le stockage de carbone est nul. Dans les forêts où le résineux sert d’emballage jetable, la durée de vie d’utilisation du bois est très courte et le stockage de carbone est moins bon que celui d’une forêt où le bois est destiné à la construction. Les bâtiments en bois dureront 100 ans ou 150 ans. Les forêts jouent un rôle important dans la lutte contre le réchauffement climatique. Il ne faut pas n’importe quel type de forêt pour y faire face. Il faut des forêts le plus naturel possible. Si on veut une forêt qui réponde aux attentes de la société et aux enjeux de la préservation de la biodiversité, de protection des captages d’eau, etc., c’est sûr qu’il ne faut pas l’artificialiser. Ce n’est pas en mettant des engins de 10 ou 15 tonnes qui tassent les sols lors de coupes rases qu’on va pouvoir demander aux forêts tout ce qu’on attend d’elles. Je le vois dans le massif de Belledonne. Nous n’allons pas découvrir tout de suite les dommages créés sur les peuplements. Mais ce n’est pas exclu que dans 20-30 ans, nous disons : “C’est bizarre, il y a des dépérissements et des attaques de parasites dans ces forêts.” »

En avril 2018, l’ONF avait fermé symboliquement trois forêts publiques : la forêt domaniale de la Grande Chartreuse, celle des Vouillants à Fontaine et celle de Prémol à Chamrousse. Quelles sont les prochaines actions ?

« Pour le moment, c’est compliqué de dire ce qu’il va se passer. La renégociation du contrat entre l’État, l’ONF et les communes forestières arrive sur la table. On a pas mal encaissé avec les ordonnances du début d’année. Il y a eu des actions qui ont été faites auprès des parlementaires. Mais cela n’a pas suffi. Les ordonnances sont quand même passées. »


Chartreuse : les problèmes qu’affronte la forêt

Coupes d’arbres régulières trop rapprochées par le passé, développement de végétation concurrente aux jeunes arbres, fortes populations de gibier… La forêt domaniale de la Grande Chartreuse doit affronter ces problèmes. Rémi Desfontaine, garde forestier ONF représentant local CGT-Forêt, propose plusieurs solutions.

La forêt près de la Chamechaude depuis le col de Porte, dans le massif de la Chartreuse en Isère qui compte 8 500 hectares. C’est la plus grande forêt domaniale des Alpes. Crédit photo : Wikipédia/Gemini1980.

Ah la Chartreuse ! On la connaît pour son élixir mais également pour sa forêt composée aux deux tiers de sapins et d’épicéas et d’un tiers de feuillus. Labellisée Forêt d’Exception depuis 2015, c’est la plus grande forêt domaniale des Alpes avec près de 8 500 hectares (dont 6 000 ha boisés, mais moins de 4 000 ha exploitables). Elle a toujours fourni en bois ces habitants (charbon, charpentes, planches…).

Au XVIIe siècle, la Marine royale se fournissait en sapins dans le massif, au nord de Grenoble en Isère, pour en faire des mâts. Aujourd’hui, ces arbres qui poussent tout droit et qui ont peu de nœuds alimentent les scieries de l’ancienne région Rhône-Alpes. En novembre 2018, le bois de Chartreuse a reçu une Appellation d’origine contrôlée (AOC). Il faut payer une contribution pour obtenir l’AOC que le bois soit issu d’une forêt publique gérée par l’Office national des forêts (ONF) ou d’une forêt privée. « Ça coûterait trop cher de labelliser toute la forêt. Seulement 1 100 hectares le sont, ce qui correspond à peu près au volume exploité annuellement », explique Rémi Desfontaine.

Sept gardes forestiers la surveillent, protègent les petits arbres appelés aussi semis, marquent les arbres à abattre, verbalisent les conducteurs de véhicules à moteur roulant dans les sous-bois ou les promeneurs cueillant des plantes protégées. Il y a 30 ans, ils étaient 19 sur cette zone géographique de l’unité territoriale Chartreuse-Voironnais. La baisse des effectifs ne permet plus aux gardes forestiers de poursuivre de manière efficace la surveillance générale de la forêt.

Rémi Desfontaine confie qu’il passe « entre 10% et 15% de son temps en plus devant l’ordinateur professionnel par rapport au début de sa carrière ». C’est autant de temps à ne pas être en forêt. « Mon métier, c’est d’être en forêt. Cette perte de connaissance pour le garde forestier, c’est une perte de sens. » Avec des budgets et des effectifs réduits (de 15 000 employés il y a 30 ans, l’ONF n’en compte plus que près de 8 000 en 2020), le réseau de pépinières de l’ONF n’existe plus. « Il y avait des petites pépinières en Chartreuse, dans l’Oisans, etc. Ça a été abandonné. Donc maintenant, on doit acheter les plants auprès de gros distributeurs. »

Ces plants, même s’ils sont protégés, sont souvent mangés par les ongulés comme les mouflons, les cerfs et les chamois dont les populations ont augmenté depuis 30-40 ans avec les plans de chasse (quotas de prélèvement par les chasseurs afin de préserver les espèces locales qui avaient pratiquement disparu du massif dans les années 1950). « Nous, les forestiers, on aimerait qu’il y ait moins d’ongulés en forêt. C’est pourquoi nous avons besoin des chasseurs et des prédateurs naturels. »

Par ailleurs, les coupes de bois sont devenues plus fréquentes qu’il y a 25 ans. « On nous demande d’adapter la forêt à la filière bois qui ne veut plus de gros arbres de plus de 60 cm de diamètre, faute de machines suffisamment grandes. Dans le dernier aménagement de la forêt domaniale de la Grande Chartreuse, il y a moins de 20 ans, la fréquence à laquelle on intervient dans une parcelle pour marquer les arbres à abattre (rotation) avait été divisée par deux. Donc on est passé de 15-16 ans de rotation à 7-8 ans, avec pour conséquences une explosion de la végétation concurrente, des troncs qui s’élaguent naturellement moins bien. Sous couvert du réchauffement climatique, les orientations seraient de passer à 10 ans… Nous, sur le terrain, on pense qu’une rotation raisonnée tous les 15-16 ans c’est le bon laps de temps » pour permettre à la forêt en Chartreuse de réaliser son cycle.

Rémi Desfontaine observe qu’avec les coupes, les petits arbres gagnent de la lumière pour grandir. Mais se développent aussi les mûriers, les fougères et les framboisiers. Les graines des résineux qui arrivent au sol, pourrissent et ne germent pas. De ce fait, la forêt ne se renouvelle pas et les forestiers ne pourront plus exploiter ses arbres dans les années à venir. « Et nous avons de plus en plus besoin du bois comme matière première durable et locale », prévient-il.

L’autre menace qui pèse sur la forêt de la Grande Chartreuse est le dérèglement climatique. Un programme d’essais de plantations d’essences résistant à la sécheresse et à la chaleur (comme le douglas américain, l’épicéa serbe, le cèdre, le sapin des Pyrénées…) a été lancé. « Quand je vois qu’on voudrait que les rotations passent à 10 ans, qu’on nous demande que les arbres ne soient pas trop serrés, qu’il faut planter des essences venues d’ailleurs, je trouve que ça va trop vite. Je suis inquiet par rapport à ça. Il faut laisser à la nature la capacité de transformer la forêt. »

En finissant l’entretien téléphonique, Rémi Desfontaine se rappelle un extrait du rapport des Eaux et Forêts de 1912 : « Puissent les aménagistes de l’avenir instruits par cet exemple, accorder un peu moins de confiance aux chiffres fabriqués dans le silence du cabinet et un peu plus de respect aux lois immuables de la nature écrites en caractères ineffaçables sur les versants de nos montagnes ».

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